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L’accompagnement d’un père mourant

Pierre Guerci, jeune cadet trentenaire, issu d’une famille recomposée raconte l’accompagnement de son père mourant, hospitalisé à domicile lors les derniers mois de sa vie. Ses mots sans complaisance couvrent les grandes questions qui se posent face à la vieillesse, la maladie et la mort sans entrer dans des propos consensuels.

Un livre choc qui ne laisse pas indifférent, le style est percutant, ciselé, direct, le langage est souvent cru.

La mort appartient d’abord à ceux qui restent, elle aura de toutes manières le dernier mot malgré « l’imbécile résistance du corps » (p 29).

Partagé sans cesse entre des sentiments contradictoires, entre la maîtrise et le sentiment d’abandon, entre « la pitié et la haine qui se disputaient le terrain » (p 109), entre une pulsion de frivolité et le sérieux qu’en exige la situation, Pierre Guercy nous entraîne avec sa jeunesse dans « le tempo larghissimo de l’extrême vieillesse » (p 67).

L’identification aux personnages 

La lecture d’Ici-bas bouleverse le lecteur tant par le partage des émotions ressentis que par les identifications possibles avec les personnages existants.

Tout d’abord, le fils, Polytechnicien, si jeune, lui qui n’a jamais vécu dans la maison paternelle, qui avoue son équilibre fragile entre sa pulsion de vie et celle de mort omniprésente.

Ensuite ce père, ancien médecin qui a fini « d’apprendre à mourir» (p 27) et dont le visage affiche une imperturbable placidité, parfois même « une fixité bovine » (p 100) dans laquelle le fils semble « y voir de temps en temps une poignante esthétique de la résignation» (p 44).

Puis la sœur Sylvie, médecin elle aussi, dont le sourire tentaculaire la rend omniprésente lors de ses visites intrusives, celle qui « s’occupe de tout, sauf de la merde » (p 110).

Et le frère Stéphane, médecin également, qui prône le droit à mourir dans la dignité car il ne supporte pas la vue de son père, « une question d’honneur » (p 87) s’énerve-t-il face au mourant.

Enfin, la dernière sœur, Anne Marie, la rebelle de la famille, celle vue jadis comme l’idiote et qui par contestation sans doute a évité les études traditionnelles de médecine. Du haut de ses fonctions de naturopathe, kinésioliogue, et praticienne de reiki, elle affiche avec force péremptoire une « tambouille spirituelle fourre-tout » (p 130) qui la noie dans son nombril en mal d’humanité.

Le quotidien de l’accompagnement

Dans Ici-bas résonne le quotidien de l’accompagnant, celui qui cumule les fonctions d’aide-soignant, d’infirmier, de fils, celui qui aide à tuer le temps, réel paradoxe lorsqu’on attend la mort, celui qui se révèle comme le facilitateur excrémentiel et qui maîtrise la chaise percée, les langes, l’aspirateur à humus, le coussin anti-escarres, l’évacuation des glaires, la becquée, la gelé hydratante…

Une mémoire olfactive se dégage également du livre, celle qui reste à tout jamais et rejaillit des ténèbres lorsqu’on croyait l’avoir oublié. Quiconque a déjà été dans cette posture d’aidant et d’accompagnement peut aisément s’y retrouver.

Malgré un réalisme d’une apparente froideur, Pierre Guerci nous rappelle ces moments d’accompagnement qui oscillent entre le désespoir et la joie parfois sur-jouée, la bouffonnerie développée des aidants afin d’éviter de regarder la mort dans les yeux du vieillard. La complicité renaît entre le père et le fils lors des matchs de football de la coupe du monde, et la chaîne de télé qui regarde le souffrant davantage qu’elle n’est regardée permet alors quelques moments de bonheur partagés qui ponctuent les temps de silence si pesants. Car ce père est présent. Présent à la douleur, à la lucidité, à la joie des glaces délicatement posées par son fils sur le bout de la langue, à la piqure quasi insensible d’Annick, l’infirmière préférée, avec qui il partage sans douleur avouée la seringue quotidienne.

La mort à distance 

Dans notre époque où nous tenons la mort à distance, Pierre Guerci nous invite à repousser la peur inévitable qu’elle produit. Car « au fond, nous sommes si démunis face à la circonstance que nous n’avons d’autre choix que de la nier » (p 157). Puisque chacun sera touché dit-il, peut-on se rassurer en voyant nos parents nous y précéder. Ils nous apprennent à mourir « de la même manière qu’ils ont accompagné nos premiers pas, ils nous guident dans les derniers » (p 173). Car une fois mort, son père avait repris sa place de père « après avoir été quelques temps mon enfant » (p 174).

Face au jeunisme ambiant, Pierre Guerci nous propose de regarder la mort en face en nous rassurant d’abord : on fait ce qu’on peut dans l’accompagnement. Mais soyez présent, car ne pas accompagner les mourants laissent des fantômes.  Puis il nous invite: « Vivez ! »

Pierre Guerci, Ici-bas, Collection Blanche, Gallimard. Parution : 14-01-2021.

Rédaction, Marc CHEVALLIER. 

 

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